Recettes Pour
une meilleure peinture à l'huile

par Jean-Charles
FUMOUX
ancien élève de Robert Mermet
restaurateur de tableau, professeur de peinture
Comme beaucoup d’éléments de notre vie, la peinture est
sujette à des phénomènes de mode. Un nouvel état d’esprit se
fait jour avec le désir de revenir à la technique des anciens
Maîtres : effets émaillés, redécouverte des glacis etc.
Ce mouvement d’un retour aux traditions répond en grande partie
à la demande de collectionneurs de plus en plus nombreux. Déçus,
à tort ou à raison, par l’art abstrait ou une peinture
figurative qu’ils jugent trop commerciale, ils se tournent vers
une peinture plus fidèle aux techniques traditionnelles.
Il est vrai que la peinture ancienne, flamande en particulier, à de
quoi nous surprendre : beauté et fraîcheur des couleurs, rendus
des effets de lumière mais surtout capacité à traverser le temps
sans subir de grands dommages.
Bien qu’offrant un éventail plus grand de couleurs et un
nombre de produits complémentaires impressionnants, paradoxalement,
les peintures actuelles ne nous permettent qu’imparfaitement d’effectuer
le même travail. Car c’est au cours du XIXème siècle et dans la
première moitié du XXème que l’on a assisté à ce qu’il est
convenu d’appeler la perte des traditions techniques. Deux
inventions sont responsables de cet état de choses.
- La première remonte aux années 1700. C’est le nouveau
procédé d’obtention des huiles par adjonction d’eau bouillante
en étuve. Avant, on torréfiait d’abord les graines ou les
cerneaux qu’on enfermait dans des sacs de toile avant de les
placer sous presse pour en extraire l’huile. Hormis le nom, les
deux produits n’ont presque rien en commun : onctuosité,
siccativité, couleurs diffèrent.
- La seconde date de 1840. C’est l’apparition des premiers tubes
de peinture et d’un nouveau métier : celui de fabricant de
couleurs. On assiste alors à une standardisation de la fabrication
et l’on cherche à obtenir la pâte picturale la moins siccative
possible, gage d’une longue conservation de la peinture à l’intérieur
des tubes. Exactement l’effet inverse de ce que tous les anciens
Maîtres avaient perfectionné à l’extrême !
Rapidement, d’autres éléments commercialement intéressants,
mais néfastes à la pâte même viendront s’ajouter: cire,
graisse, saindoux qui donneront une matière agréable à l’œil
mais, malheureusement, débarrassée des éléments qui faisaient sa
richesse.
Dès lors, on comprend mieux que les produits que nous utilisons
aujourd’hui, n’ont plus rien en commun, hormis le nom, avec ceux
du passé.
Faut-il, pour autant, tout reprendre à zéro ?
La réponse est non.
Quelques centaines de francs d’investissements, un minimum d’opérations
manuelles suffisent pour acquérir un matériel très comparable à
celui des anciens ateliers.
C’est l’élément essentiel.
C’est elle qui enrichie à la fois les couleurs, mais aussi les
vernis gras définitifs, les vernis à retoucher ainsi que les
vernis à peindre ou médiums
Du soin que nous allons apporter à sa transformation va dépendre
le résultat final.
Quelle huile allons nous choisir et quelle modification
allons-nous lui apporter ? Réponse : huile de noix cuite
En peinture, seules quelques huiles végétales et une seule
huile animale peuvent être utilisées :
Huile de Lin – de noix – d’œillette – de tournesol ou
hélianthe – de carthame et enfin l’huile d’œuf.
Malgré le fait qu’elle dissout les résines à froid et que
non siccative elle forme des vernis qui durcissent normalement, l’huile
d’œuf est introuvable.
Dans le passé seules l’huile de lin et celle de noix étaient
utilisées. Et, contrairement à ce que l’on pense généralement
l’huile de noix jouissait d’une immense réputation auprès des
vieux Maîtres, elle était la plus utilisée ! Depuis lors,
elle est tombé en discrédit.
Le reproche qu’on lui fait de rancir est parfaitement injustifié.
Une huile de noix de qualité élaborée à partir de cerneaux
triés ne rancit pas ! J’atteste ce fait ayant conservé 5
ans une huile de noix pourtant laissée au contact de l’air !
Autre reproche qu’on lui adresse : elle serait peu
siccative. Cela est parfaitement faux et relève de la
légende ! Sa siccativité est différente de celle des autres
huiles, de lin en particulier. Son séchage lent au départ va s’accentuant
au fur et à mesure du temps. Ce qui à première vue peut
apparaître comme un défaut est en réalité un avantage
considérable en peinture, car son séchage s’effectue
harmonieusement dans la masse. Le film de linoxyne qu’elle produit
est beaucoup plus beau et résistant que toutes les autres huiles.
Elle possède en outre deux avantages : elle jaunit très
peu, beaucoup moins que l’huile de lin, et confère à la pâte un
moelleux incomparable.
Deux expérience simples à réaliser prouveront ce qui vient d’être
dit :
-Ajoutez à votre peinture quelques gouttes de cette huile crue
et vous constaterez immédiatement le moelleux qu’elle apporte à
votre travail.
-Siccativez deux échantillons d’huile crue, un de lin et un de
noix. Puis, passez ces deux produits sur une vieille toile peinte
mais non vernie ; après séchage de quelques jours, vous
constaterez que l’échantillon à l’huile de noix produit un
vernis d’une toute autre qualité.
Je suis plein de respect pour un spécialiste aussi éminent que
l’était Xavier de Langlais mais ne comprend
toujours pas pourquoi il n’a pas personnellement expérimenté
cette huile particulièrement adaptées à la peinture.
Je conseille d’utiliser préférentiellement cette huile.
(une adresse de fabricant d'huile de noix à partir de cerneaux
torréfiés, c'est à dire comme autrefois :
Moulin de la Tour
Sainte Nathalène
24200 Sarlat
05 53 59 22 08
www.moulindelatour.com
contact@moulindelatour.com)
Actuellement, pour des raisons évidentes de faible siccativité
et de coût, les fabricants emploient des huiles crues.
Les anciens, eux, cuisaient l’huile destinée à la fabrication
des peintures. Ils lui ajoutaient des résines, puis ils l’exposaient
ensuite longuement au soleil, obtenant alors une matière sirupeuse
à la couleur de l’ambre le plus foncé et à la siccativité
renforcée, aux propriétés très différentes de l’huile
crue :
1°/ la viscosité plus accentuée facilite le broyage et donne
une pâte qui s’arrondit mieux sous le pinceau.
2°/ une couleur broyée avec une huile cuite est beaucoup plus
brillante que celle broyée avec une huile crue.
Cette différence s’accentue encore au séchage et le brillant
de la couleur broyée à l’huile cuite rappelle
l’éclat de l’émail.
3°/ la siccativité de l’huile cuite est très nettement
accrue. Du simple au double pour une huile ayant cuit
3heures.
On utilisera une casserole émaillée ou mieux une friteuse
électrique à température réglable. Attention : celle-ci
deviendra alors inutilisable pour la cuisine !
2 solutions existent :
A/ Sur une plaque électrique cuire l’huile pendant 3 heures à
une température de 120°.
B/ On peut également cuire l’huile en barbotage dans l’eau
(1/3 d’eau, 2/3 d’huile). On augmentera simplement le temps de
cuisson d’une heure, soit 4 heures. Ensuite on séparera l’huile
de l’eau.
Nota : Ceux qui voudraient siccativer davantage leur huile
peuvent adjoindre à celle-ci avant cuisson :
-Soit 10 grammes de litharge
-Soit du cristal finement broyé (20 ou 30 grammes)
On transvasera le liquide obtenu dans une bouteille de verre blanc
qu’on placera au soleil. L’huile se clarifiera et gagnera encore
en siccativité.
Nous possédons désormais le produit de base modifié. Avant de
nous en servir pour fabriquer des produits annexes : vernis à
peindre, vernis à retoucher et vernis gras définitif, nous allons
déjà l’utiliser pour fabriquer les peintures.
On peut évidemment partir des pigments eux-mêmes et effectuer
le traditionnel travail de broyage en remplaçant l’huile
habituelle par l’huile cuite que nous venons de préparer.
Pour ceux que le travail de broyage rebute ou qui ne possèdent
pas de pigments, la solution est simple. Comme s’ils préparaient
leur palette, ils poseront les noix de couleur sur un buvard ou un
papier absorbant épais de couleur blanche. Ils laisseront ainsi
leurs peintures le temps qu’elles se déshuilent au maximum. Puis,
à l’aide d’un couteau à peindre, ils ajouteront l’huile
cuite à chaque noix de couleurs.
Pour ma part, ce travail est vite réalisé car je ne travaille
qu’avec les 3 primaires, le noir et le blanc selon la loi de la
Trichromie des couleurs.
Les vernis destinés à la peinture artistique se divisent en 3
groupes :
1°/ Les vernis à peindre appelés aussi médiums : Ce sont des
diluants qui permettent à l’artiste de modeler la pâte selon son
désir, tout en étant des Régulateurs de séchage.
2°/ Les vernis à retoucher qui sont aussi des vernis
provisoires. Leur rôle est d’assurer une liaison des couches
successives, lors d’une reprise du travail. Ils évitent aussi le
phénomène d’embu
3°/ Les vernis définitifs appelés aussi vernis
à tableaux. Leur rôle est de protéger l’œuvre de toutes les
agressions extérieures, humidité en particulier.
Peu d’éléments différencient ces 3
vernis :
- Les vernis définitifs
possèdent une concentration maximum en résine.
- Les vernis à peindre
sont de composition similaire aux vernis définitifs, mais allongés
d’une essence: térébenthine ou aspic.
- Les vernis à retoucher
sont très fluides car leur concentration en huile et en résine est
bien moindre que dans les deux précédents. Leur diluant est l’essence
de pétrole qui leur permet de pénétrer profondément les couches
successives. Ils sèchent rapidement.
Compte-tenu de ce qui précède, on comprend
facilement qu’on obtient les vernis à peindre et à retoucher en
partant du vernis définitif.
Les préférences des anciens
Les préférences des anciens Maîtres allaient
aux vernis gras additionnés d’une résine. Les recettes anciennes
qui nous sont parvenues rappo rtent l’utilisation
quasi-exclusive de 4 résines : Dammar – Mastic – Copal et
Térébenthine de Venise. Chacune employée seule ou en coupage.
Les recettes anciennes à base de Térébenthine
de Venise sont les plus nombreuses. Toutes accordent à reconnaître
à ce "Baume" des vertus particulières
remarquables :
- Il évite l’embu
- Il donne aux couleurs auxquelles il est ajouté une brillance
qui rappelle l’émail.
- Son pouvoir de brillance est tel que c’est la seule résine,
si elle est correctement employée qui permette d'éviter le
vernissage final.
Cette résine tant louée par les anciens
peintres, mais aussi les luthiers, mérite un court développement :
- contrairement à ce que peut laisser entendre
son nom, il ne s’agit nullement d’une essence mais d’un baume
qu’on extrait par incision faite dans le tronc du mélèze. Le
baume le plus prisé, appelé "Bijon" est celui qui s’écoule
naturellement de l'arbre durant l’été.
- fossilisé, c’est probablement lui qui donne l’ambre !
- de la distillation de ce baume les anciens tiraient une essence
végétale, plus exactement une huile essentielle de térébenthine
de Venise, car le mot essence était alors inconnu. En effet, à
cette époque tous les liquides obtenus par distillation s’appelaient
huiles essentielles.
La térébenthine de Venise n’a qu’un défaut
mineur : elle sèche relativement lentement.
Nous partons, bien évidemment, de l’huile de
noix cuite que nous avons précédemment fabriquée.
Sur la plaque électrique, nous amenons celle-ci à une
température de 70° environ.
Sans attendre, mais loin du feu,
nous ajoutons le baume de térébenthine de Venise, jusqu’à
saturation.
On obtient un vernis épais, dont la consistance varie, suivant la
température, du gel épais au liquide visqueux.
Après avoir porté de l’eau à une
température de 50°, on fait tiédir au bain-marie, loin
du feu, de l’essence d’aspic.
On fait de même avec le vernis gras définitif résineux.
Quand ces deux produits ont tiédi, on les mélange dans la
proportion de :
- 1 volume de vernis gras pour
- 5 volumes d’essence d’aspic.
Nota : dans les mêmes proportions, on peut
remplacer l’essence d’aspic par de l’essence de térébenthine
commune. On obtiendra alors des vernis plus tirants. Les formules à
l’essence d’aspic sont les plus moelleuses.
Quand on utilisera ce vernis pour peindre, et pour respecter
scrupuleusement la loi du gras sur maigre, on lui ajoutera de temps
en temps quelques gouttes d’huile de noix cuite.
Rappelons que ce dernier vernis peut également
servir de vernis d’attente.
Après avoir porté de l’eau à la température de 50°, on fait
tiédir au bain-marie, loin du feu,
de l’essence de pétrole.
On fait de même avec le vernis gras définitif résineux.
Quand ces deux produits ont tiédit, on les mélange dans la
proportion de :
- 1 volume de vernis gras pour
- 10 volumes d’essence de pétrole.
Les recettes qui viennent d’être données
peuvent être modifiées en fonction de la façon de peindre de
chacun.
Ainsi, la cuisson de l’huile qu’on désirera plus siccative peut
être allongée.
L’huile de noix peut, bien évidemment, être
remplacée par de l’huile de lin, voire par de l’huile de
Tournesol que l’on peut récupérer déjà
cuite dans la friteuse de la cuisine. Dans ce dernier
cas, la mettre à décanter et à clarifier au soleil !….
D’autre part, d’autres résines pourront
être utilisées seules ou mélangées : Mastic, Dammar,
Sandaraque, Elémi, Gomme laque (Voir à ce sujet : Résines
naturelles et vernis traditionnels, cours préparé par Mr
MENARD). On aura soin alors de ne pas dépasser leur température de
fusion.
En ce qui concerne l’Ambre
et le Copal leur dissolution
nettement plus complexe réclame un matériel adéquat :
mantras en particulier.
Comme on peut le constater, chacun peut
facilement concevoir ses propres produits en fonction de sa façon
de peindre et de ses goûts personnels. Il suffit de savoir :
1°/ que l’essence de térébenthine commune donne à la pâte un
certain "Tirant"
2°/ que l’essence de lavande ou celle d’aspic confère à la
pâte plus de "Moelleux"
3°/ que le Baume du Canada ne
supporte pas la moindre goutte d’essence minérale (Pétrole,
White Spirit) qui le fait immédiatement précipiter.
4°/ que le Stand Oil encore
appelé Standolie ou Huile Hollandaise
ajoutée au vernis dans une faible proportion (10%) lui confère une
grande solidité et donne, ajoutée aux médiums, un surplus de
brillance aux couleurs.
Les puristes, s’ils le désirent, pourront s’approcher
davantage encore de la technique des anciens en fabricant une Huile
essentielle de térébenthine de Venise proche de
celle qu’utilisaient les anciens Maîtres. Voici comment
procéder :
-D’abord tiédir au bain-marie, loin du feu, de l’essence d’Aspic
-Quand celle-ci aura atteint une température de 50° environ
dissoudre le baume de
térébenthine de Venise.
Ce dernier produit pourra alors servir d’essence pour la préparation
des Vernis maigres.
Enfin, pour tous ceux qui désire récolter leur
propre Bijon (Baume de mélèze), voici comment le traiter par la
technique de l’enfleurage utilisée en parfumerie, pour obtenir un
produit débarrassé de toutes ses impuretés :
-Après la récolte dissoudre à froid la résine recueillie dans de
l’Acétone.
-Laisser décanter le liquide obtenu
-Séparer alors le sirop Acétone-Baume du résinoïde qui s’est
déposé.
-Porter de l’eau à 70°
-Loin du feu, mettre le récipient qui contient le sirop
Acétone-Baume au bain-marie dans le récipient d’eau.
-l’Acétone se met alors à bouillir.
-Répéter la dernière opération jusqu’à ce que toute
ébullition ait totalement disparue.
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