peindre un sténopé ou les difficultés du petit format

catherine auguste
par Catherine Auguste
ancienne élève
des Beaux-Arts de Paris
designe et décore des cabinets de curiosités

Comme il est difficile de concevoir un décor puis de peindre une petite boîte quand son habitude est de travailler en grand format (mobilier) !Cette petite boîte que j’avais à peindre est un sténopé de la marque Argentum, de format 16 x 14 x13 cm dont une face est vide pour recevoir les plans film. En bois blanc et heureusement sans vernis, sans cire, et parfaitement brute et poncée, tout semblait pourtant très simple mais en réalité ça avait mal commencé…

 

Premier constat : une petite boîte imparfaite

 


le sténopé Argentum
© argentum

1/ C’était petit, je devrais m’aider de la loupe pour décorer, ne pas déborder car il faut bien admettre que plus c’est petit plus la précision du trait est de rigueur. J’entrais dans une autre dimension : des pinceaux de taille 4. Et puis ne pas abîmer les coins par les nombreuses manipulations, les ponçages…

2/ Les faces à décorer n’étaient pas homogènes si bien qu’une règle de composition destinée à toutes les faces était impossible :

- Deux faces disposaient d’un trou central pour visser la boîte sur un pied photographique en positions horizontale ou verticale.

- Une face était barrée sur la longueur centrale par la poignée de cuir indémontable.

- Une face était en retrait et encadrée, celle du sténopé.

- Une face était inexistante, celle où l’on plaque les plans films photographiques.

- Une seule face offrait une entière liberté sans ajouts d’accessoires, ouf !

3/ Certains éléments (poignée, pas de vis, etc.) étaient indémontables car ils étaient vissés et même collés pour plus de sécurité, j’imagine.

Conclusion : du fait de sa taille, l’apprêtage, la mise en teinte et le vernissage allaient être délicats ; et j’avais du mal à imaginer un quelconque décor dans ces dimensions.

 

Des échecs successifs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

thomas huber
thomas huber


vredeman de vries
vredeman de vries

Bref, ce sténopé m’embarrassait, c’est tellement plus simple sur un meuble !

J’ai d’abord démonté tout ce que je pouvais démonter pour éclaircir la situation, rassemblant les pièces dans une petite boîte avec un dessin pour la remise en état (on oublie vite !) mais çà ne changeait rien. Je l’ai donc laissé de côté pendant plusieurs semaines, là sur mon bureau près de mon ordinateur pour me donner mauvaise conscience de le négliger.

Mais il arrive un jour où on reçoit un coup de fil ou un mail demandant des nouvelles du sténopé ! On aimerait avoir un coup de génie, baigné dans l’enthousiasme de la création ce jour-là. Sur ce coup, rien de tel. J’étais comme le bagnard à la recherche d’un plan d’évasion efficace, je passais en revue des thèmes décoratifs.

1/ La première piste : collages de scénettes surréalistes

Le sténopé étant un appareil photographique, je pensais composer des pastiches d’images photographiques selon le principe de l’arte povera : collage d’images et vernissages successifs pour lisser la surface finale. J’ai alors découpé des images de magazines en vue de les détourner de manière surréaliste, toujours en micro-format ! L’objectif était de coller ces scénettes débridées de façon anarchique sur la boîte, un peu comme des souvenirs de vacances. Au bout de deux scénettes, le pastiche devenait très difficile à concevoir car il me fallait trouver du micro-format ! Et je me dégoûtais moi-même de cette solution pauvre qui ne signifiait rien.

Donc abandon. Il me restait un peu plus de deux semaines pour trouver une idée. Je laissais le sténopé dans un coin de l’atelier cette fois-ci.

2/ La deuxième piste : les illusions d’optique

Le sténopé étant un appareil photographique, l’idée des illusions paraissait évidente. Dans un petit coin de mon cœur restait l’exposition de Thomas Huber au Carré d’Art à Nîmes. Ce peintre suisse réalise des architectures d’intérieur dépouillées. J’y retrouvais les gravures de perspective de Vredeman de Vries (XVIe siècle) où les lignes de fuite dessinées finissent par composer une représentation de figures géométriques de carré ou de losange.

La perspective me ramenait également au dispositif de Bruneschelli, à la camera obscura de Veermer, et aux expériences des peintres qui souhaitaient projeter l’infinité sur un horizon limité. Simple fascination « scientifique » des lignes. Je m’approchais de la photographie par une idée de la réalité déformée. J’avais mon sujet. J’élaborais des perspectives vertigineuses sur papier au format des faces de ma boîte avec toujours à l’horizon une porte ou une fenêtre ouverte vers l’infini comme le trou du sténopé. Puis premier exercice coloré à la manière de Thomas Huber sur la boîte. Les lignes peintes au pinceau trahissaient mon incompétence à peindre des traits droits. En fait, on aurait cru une tartouille de maternelle.

Désespoir. Là, j’étais prête à payer le sténopé pour en finir rapidement.

3/ Dans le fond : qu’avais-je à dire ?

Jusque-là rien. Le collage de pastiches photographiques : médiocre dans la forme et sur le fond. Un truc de fainéant. Les illusions d’optique : un sujet intéressant mais il faut savoir peindre des traits droits. Et puis l’effet est certainement meilleur sur des surfaces supérieures à ma boîte.

Il me restait à poncer  toutes les surfaces peinturlurées ; et je posais le sténopé sur ma table d’atelier.

Mais que savais-je sur le principe du sténopé : rien. Je ne m’étais pas encore penchée sur l’objet lui-même. Je me branchais sur le net et m’emparais de deux articles qui m’ont ramenée sur le chemin de la connaissance et de l’enthousiasme :

- La photographie au sténopé de Robert Colognoni qui apprend à construire un sténopé et à photographier sur www.galerie-photo.com/stenope.html

- Le sténopé de Nicolas Anquetil qui aborde l’esthétique de la pratique du sténopé sur http://nicolas.anquetil2.free.fr/index.html

Je découvrais que je pouvais construire moi-même mon sténopé, que certains ont transformé leur camionnette en sténopé… et que cette petite boîte économe en moyens était finalement un art de vivre plus qu’un résultat photographique à cause du piqué. L’objet devenait alors familier et attachant.

 

La solution : un changement de point de vue

 

A la lecture de ces articles, deux choses retinrent mon attention. Le sténopé, simple boîte muni d’un trou pour objectif (pas de lentille), offre une profondeur de champ infinie, c’est net de tout près à l’infini ; et il évite les déformations de perspective, tout l’inverse de ce que j’avais essayé en deuxième piste (illusion d’optique).
Puis je tombais sur une phrase d’August Strindberg (1849-1912) :

«J'ai enlevé la lentille d'un appareil photographique pour la remplacer par un unique diaphragme créé par perçage, à l'aide d'une aiguille à coudre. J'ai ensuite photographié une personne, et le résultat est à tous les points de vue plus réussi que dans la photographie classique. Contre toutes les règles, j'avais placé cet homme à contre-jour devant une fenêtre derrière laquelle, il y avait des pins au premier plan et des lacs et des forêts au second. L'homme est apparu très détaillé ainsi que les arbres en perspective sur toute la distance. J'ai renouvelé l'expérience en utilisant cette fois un objectif, mais en gardant le même temps de pose. L'homme apparaissait maintenant sans contraste ni détails, et plus aucune trace des arbres. Tout le paysage n'était réduit qu'à un arrière-plan saturé.»

Comme Strindberg j’avais ôté « une lentille », celle de l’ignorance. Connaître le fonctionnement du sténopé (profondeur de champ infini, temps de pose long, difficulté du cadrage), l’imperfection de ses résultats (le piqué médiocre.) m’ouvraient les portes d’une grande liberté. De la même façon que la photographie au sténopé est dite naturelle, mon décor pouvait échapper à toutes règles ornementales. Je jouais avec la disparité des faces si bien qu’aucune ne paraissait être une contrainte.

Je pastichais le texte de Strindberg, point de départ de mon enthousiasme. Le sténopé devenait un livre aux pages déchirées et recollées en dépit du bon sens. Dans le texte, je remplaçais la personne devant la fenêtre de l’expérience de Strindberg par un petit oiseau, un cardinal de robe rouge [aucun lien avec la prise de vue].

Du fait de ses dimensions, je pouvais peindre l’oiseau avec suffisamment de détails pour insister sur le regard qu’il porte au photographe. Indomptable, il prend des poses variées sur deux faces et reste net de tout près à l’infini. Voici le résultat.

sténopé argentum ; pastiche de la phrase de strindberg
© phonem

 

sténopé argentum ; pastiche de la phrase de strindberg
© phonem

 

sténopé argentum ; face pour insertion du plan film
© phonem

 

sténopé argentum ; le cardinal
© phonem

 

sténopé argentum ; le cardinal
© phonem

 

Caractéristiques techniques

 

Sténopé 4x5’’ Argentum

Peinture à la détrempe, vernie

Un texte peint : « J’ai enlevé la lentille d’un appareil photographique pour la remplacer par un diaphragme unique créé par perçage, à l’aide d’une aiguille à coudre. Ensuite j’ai photographié un oiseau, et le résultat est à tous les points de vue plus réussi que dans la photographie classique. Contre toutes les règles, j’avais placé cet oiseau à contre-jour devant ma fenêtre derrière laquelle, il y avait des fleurs au premier plan et des forêts au second. L’oiseau est apparu très lumineux et détaillé ainsi que tout le reste en perspective sur l’entière distance. J’ai refait l’expérience cette fois avec l’objectif et le même temps de pose. L’oiseau apparaissait maintenant sans contraste ni joie, et plus aucune trace du monde dans lequel il vivait. »

 

   

 

 


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